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Chapitre 7 — À la recherche d’un mystère

De retour avec Oliver Deveau, à bord de la Mary Celeste.

Derrière, une vision d’effroi le saisit à la gorge : le gouvernail tournait seul, dans les deux sens, comme si, à chaque vague battant contre la coque, un barreur invisible et fantomatique lui donnait l’impulsion nécessaire pour la compenser. Il sembla à Oliver que ce mouvement aussi calculé ne pouvait être donné que par une force qui dépassait complètement son entendement, et que celui qui dirigeait le bateau allait se matérialiser lentement devant lui, comme une nuée prenant lentement forme, et tourner vers lui un visage planté de deux grands yeux vides et secouer sa carcasse d’un rire guttural. D’un coup, il se plaqua instinctivement contre la paroi, fixant la roue en bois verni de grands yeux ronds et écarquillés, comme si maintenir l’objet de son angoisse dans sa mire conjurerait le sort.

Mais les quelques secondes qui passèrent lui firent regagner ses esprits :

— Le safran n’est pas verrouillé ! murmura-t-il, rassuré et poussant un long soupir, s’affaissant vers l’avant en posant ses deux mains sur ses genoux.

 — Ça va me rendre fou.

Il releva la tête pour reprendre son enquête. Il réalisa une odeur froide de vieux papiers et de graisse à métaux, mêlée à une humidité presque suffocante nimbait l’étroit habitacle et le saisit aux narines. Il en laissa la porte ouverte sans même y réfléchir. 

— Le livre de bord ! Il l’ont peut-être laissé ! pensa-t-il soudainement.

Ce brusque coup de génie qu’il devait en grande partie à son odorat l’amena à se précipiter droit vers la table à carte. Mais le précieux sésame, qui d’habitude y trône quand le capitaine ne l’emporte pas dans sa cabine, était absent. Aucun des papiers épars, après un bref coup d’œil, ne semblait pouvoir lui être d’une quelconque utilité.

—Arian! Quelque chose d’intéressant ? hurla-t-il à l’intention d’un des trois matelots qui, lui semblait-il, l’avaient suivi pour aller fouiller la cambuse.

Aucune réponse.

Il entendait pourtant nettement un bruit irrégulier et métallique tout proche, comme si quelqu’un tapait sur un tuyau. C’était un de ces bruits marins qui, quoique d’abord absents ou imperceptibles, se fondant dans un décor chargé des sonorités, se frayent lentement un chemin jusqu’à l’attention qui, une fois qu’elle les perçoit, ne les lâche plus. Ils raisonnent alors à un rythme et des intensités variables, mordant à pleines dents la patience la plus endurcie . Ils frustrent d’autant plus que leurs causes résistent aux premières investigations, mettant encore davantage le caractère à l’épreuve. Deveau se fit donc à un devoir de remettre le sien en cause, et de rétablir en lui-même sa réputation d’impassibilité face à l’inexplicable après avoir eu l’imagination aussi durement éprouvée par un gouvernail en essayant de remonter l’origine de ce qui pouvait bien être causé par un homme. Y aurait-il encore quelqu’un à bord capable de dire ce qui s’était passé ?

Cette pensée hâta son pas dans la direction dont lui semblait provenir ces étranges vibrations qui parcourait la coque. Elles l’emmenèrent jusque sur le pont et puis sur l’arrière, où déjà deux de ses hommes s’étaient rassemblés, penchés par-dessus le bastingage bâbord, les deux mains prises, comme s’il récupéraient quelque chose tombé à l’eau. Deveau se pencha à son tour.

Un long câble métallique visiblement attaché à la hâte à l’un des taquets pendait dans l’eau tapant de grands coups sourds contre la coque.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? interrogea-t-il le premier de ses hommes, qui avec son comparse faisait son possible pour le remonter à bord.

— Aucune idée. Mais ça fait quelques minutes qu’on essaye de le remonter, il semble qu’il y en ait une bonne longueur. Il traînait derrière le navire. 

— Quand vous serez au bout, dites-moi si vous trouvez quelque chose. Moi je vais voir ce que je trouve chez Briggs.

Mais avant qu’il ait le temps de reprendre ses recherches, le troisième de ses hommes arriva en courant, et tout haletant s’arrêta à trois pas de lui, s’appuyant à l’un passe-avant pour reprendre son souffle : 

— Patron, le canot de sauvetage n’est plus là. 

— Comment ça ? 

Cela pouvait sembler contrariant, mais pouvait induire un début de réponse à tout ce mystère.

— Il devait être sur l’écoutille principale. Ses sangles sont ouvertes et on a l’impression qu’ils l’ont tiré pour le mettre à l’eau.

— Ils seraient partis en canot alors ? pensa-t-il à haute voix, mais trop indistinctement pour être compris par son interlocuteur.

— Patron ? répondit-il, interloqué.

— Continuez ! martela Deveau à son intention et celle des deux autres, je veux que vous me fouilliez cette barque de fond en comble, et si jamais vous voyez ne fut-ce qu’un chat, vous me l’amenez !

Puis sans attendre de réponse, il s’engouffra dans la petite écoutille arrière qui menait aux cabines du capitaine et de l’équipage.

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Dicton marin
Quand il y a sept timoniers sur huit marins, le navire sombre.
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