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Les manigances du docteur Tytler

Méfiez-vous de l’eau qui dort.

Quand on est sur un bateau en navigation ou même au port, l’espace est clos. A la charge des tauliers du bord de connaitre ceux qu’ils embarquent, et de rester sûr d’eux pendant le trajet.

Une bien sombre histoire a manqué d’arriver au capitaine Peter Dillon, marin britannique du XIXe siècle, lorsqu’il partit à bord du Research pour retrouver les traces de l’expédition perdue de La Pérouse, dans le Pacifique Sud.

De nature curieuse, et souhaitant donner une réponse finale à la fameuse énigme de ce qu’il était arrivé à l’explorateur de Louis XVI, Peter Dillon arme un navire pour partir sur ses traces à partir des Indes britanniques, en 1827. Natif d’Irlande, capitaine au long cours, maitrisant certaines langues polynésiennes, il est plus que familier avec la zone de recherche.

Un des rares portraits de Peter Dillon

Pour ce faire, après avoir obtenu la bénédiction des autorités, il lui faut pourvoir quelques postes clés dans son équipage, entre autres le chirurgien du bord. Il se fait recommander un certain John Tytler, officier médical de l’East India Company, qui de prime abord le soutient chaudement, lui et son entreprise, et ne lésine pas sur le cirage et la pommade pour se faire embarquer.

Mais sitôt officialisé chirurgien du Research, ledit docteur Tytler change radicalement de comportement. D’après ce qu’en dit Dillon, il colporte partout que son futur capitaine est fou, souffrant de démence et d’hallucinations. Et quand je dis partout, c’est-à-dire principalement auprès des autorités de la compagnie armatrice et de l’équipage. Pour quelle raison? Nulle ne le sait. Le bon docteur n’a pas laissé de rapport ou de mémoires. Dillon subodore qu’il souhaitait l’évincer de son poste en cours de navigation, prendre les rênes du bateau et l’emmener, avec l’ équipage à lui acquis, dans la direction qui lui plairait. Un coup d’Etat en somme.

Dillon en prend bien évidemment ombrage de cette perfidie, mais semble sur le coup administrativement incapable de renvoyer son docteur. L’appareillage se fait donc à couteaux tirés, dans une ambiance on ne peut plus délétère à bord, le docteur ne cessant de haranguer l’équipage contre le capitaine.

Dillon tente d’abord la voie diplomatique, privilégiant les méthodes douces et la discussion. Mis face à ses accusations, Tytler se rétracte devant lui, mais n’en abandonne pas moins ses diatribes en sous-main. Quand il choisit alors de passer à la manière forte en le mettant aux arrêts, il est presque trop tard: l’équipage est convaincu et se défie de son capitaine. L’ambiance est presque à la mutinerie et il s’en faut de peu que l’un remplace l’autre. Ce en quoi Dillon dit risquer sa vie, car tout médecin qu’il est, le docteur se proposait de traiter le capitaine de manière adéquate, pour lui faire passer ses coups de folies, ce qui pouvait bien signifier la mort.

Sur ces entrefaites, le Research arrive en vue de la Tasmanie, étape du voyage. Loin de constituer une pause bienvenue qui le mettrait à même de débarquer Tytler et ses affidés pour reprendre sereinement son expédition, Dillon se retrouve officiellement accusé par ce dernier d’excès de pouvoir et trainé devant les tribunaux. En effet, il a commis une bévue: il a permis à ce dernier de quitter le navire le premier, se souciant plus de son expédition que de lui. Mais le docteur a couru aux magistrats et à la police, les as astucieusement mis en condition en leur faisant un récit à charge sur Dillon. Ce dernier est déclaré coupable et mis en prison.

Vue de la Tasmanie au XIXe siècle (baie de Hobart) 

 

Quelques sympathisants locaux, les yeux décillés, prendront la peine de payer sa caution pour lui permettre de poursuivre sa route. Jamais les deux antagonistes ne se reverront.

Moralité: Connaissez-vous vous-mêmes, disait Socrate. Mais sur un bateau, connaissez votre équipage aussi. Quand on a une mauvaise surprise, si l’on agit pas fermement et rapidement, elle pourrait devenir irréversible et transformer le voyage en calvaire.

 

 

 

 

 

Dicton marin
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