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Le dernier voyage du Telémaco : l'odyssée de l'émigration clandestine canarienne vers l'Amérique

En visitant l'île de la Gomera et en parlant avec les gens du coin, il nous a été raconté l'histoire du Telemaco, une goélette de 27m qui appareilla de la côte sud de l'île en août 1950 avec 171 migrants  à destination du Venezuela.

Après la guerre civile espagnole, ce sont les conditions socio-économiques qui ont forcé ces Gomériens à quitter les îles Canaries. Le choix du Venezuela comme destination d'émigration, était à cette époque, toute choisie, car elle signifiait la Terre promise pour ces insulaires. Avec de grandes richesses naturelles, ce pays, qui se développait et grandissait rapidement grâce à l'exploitation pétrolière, offrait de grandes possibilités pour ceux qui venaient chercher du travail.

Malheureusement un passage au Venezuela coûtait alors environ six mille pesetas, auxquels il fallait ajouter les frais et les formalités des documents et du permis d'entrée, ce qui le portait à environ dix ou douze mille (~15'000€ aujourd'hui). Une fortune en ces temps de privation et de misère.

C'est là que le Telemaco entre en scène. Cette goélette de 27 mètres était utilisée pour le transport de marchandises entre l'île de la Gomera et l'île de Tenerife. Et un groupe important de personne s'est fixé l'objectif, non pas d'acheter un billet, mais d'acquérir le bateau. Ainsi 171 personnes réunirent les fonds nécessaires pour acheter le bateau à la société "Gil Hernández Hermanos" de Las Palmas de Gran Canaria pour le montant non négligeable de 519 319 pesetas (~700'000€). Mais cela eut pour effet de diviser le coût du passage par 3.

 

Le 5 août 1950, le Telemaco n'a pas mis le cap sur Ténérife comme à son habitude, mais vers Valle Gran Rey au sud de La Gomera. Des passagers et de la nourriture y ont été embarqués, composés de quarante-deux sacs de gofio (farine), dix sacs de poisson salé, 1700 kg. de pommes de terre, une caisse de lait concentré, une caisse de bouteilles d'eau-de-vie, trois carafes d'huile et deux caisses de boîtes de viandes de porc. Ainsi équipés et dans le plus grand secret, ils partirent durant la nuit par beau temps et bonne mer. Ils devaient éviter à tout prix le poste de garde civile dans la capitale, qui aurait immédiatement mis fin à cette expédition en direction des Amériques.

De Ténérife, ils repartent vers La Gomera pour chercher plus de provisions et changer les bidons d'eau (qui contenaient auparavant du gasoil et qui n'avaient pas bien été lavés). Et enfin, le 9 août 1950, le Telemaco appareille pour le Venezuela avec 170 hommes et une femme à son bord. Les premiers jours du voyage sont relativement calmes; mis à part l'inconfort dût à la surpopulation sur un bateau normalement équipé pour 20 ou 30 passagers. Mais après deux semaines de navigation le bateau est frappé par une tempête, perdant toute la cargaison, valises, eau, nourriture, qui se trouvait sur le pont. Rappelons que la pleine saison des ouragans en Atlantique Nord est justement en août-septembre.

Tous réfugiés en fond de cale, d'autres ont vécu cette tempête de plus près, comme Cristóbal Suárez (de Saint-Sébastien), qui a tenu le gouvernail toute la nuit, attaché à celui-ci pour ne pas être emporté par la tempête.

Quelques jours plus tard, le Telemaco endure une autre tempête, bien que moins sévère que la première, transformant désormais la pénurie d'eau en un véritable cauchemar.

Après quelques jours d'incertitude et avec le cap fixé vers la Barbade, ceux qui "commandaient" le navire ont décidé de se diriger vers l'île de la Martinique pour y rester 4 jours. Ils s'y approvisionnent pour le reste du voyage et embarquent nouveau passager désirant également se rendre en Terre Promise. Le navire appareille le 11 septembre pour le Venezuela, où il arrive enfin, cinq jours plus tard.

Le destin s'acharne sur eux à leur arrivée dans le port de La Guaira, avec la garde nationale qui découvre ces voyageurs et les responsables du navire. Une bonne partie du groupe a été emmené sur l'île d'Orchila, où ils sont restés une vingtaine de jours avant d'être transférées sur le continent, où, enfin, leur immigration a été fixée. Dès lors chacun a pu suivre son chemin dans ce Nouveau Monde. D'autres, moins nombreux, ont pu mettre leurs papiers en ordre ou se sont échappés du navire. Tandis que ceux qui avaient servi comme équipage, 14 au total, ont été envoyés à la prison de Caracas puis renvoyés aux îles Canaries le 4 novembre. 

En prenant connaissance de cette histoire, on ne peux s’empêcher de penser aux centaines de migrants qui essayent chaque semaine de traverser du continent africain en direction des Canaries; qui au péril de leurs vies entreprennent un voyage vers leurs “Terre Promise”. Il y a pas si longtemps l'Europe vivait encore d'une manière très pauvre et beaucoup ont choisi l'immigration pour améliorer leurs conditions de vie. Pourquoi en serait-il différent aujourd'hui ?

Dicton marin
Quand la mer baisse, les rochers montent.
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