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Chapitre 8 - Mer intérieure

Environ deux semaines auparavant, à bord de la Mary Celeste.

          À fond de cale depuis près d’une demi-heure, tâtonnant dans l’obscurité à l’aide d’une canne graduée, Benjamin Briggs se démenait comme un beau diable pour identifier l’origine de la fuite. En bras de chemise, il se pliait dans tous les sens, dans chaque recoin, entre chaque cuve, triturant nerveusement le moindre détail qu’il arrivait à saisir, agripper, palper afin de situer l’origine de cet étrange sinistre que personne ne semblait avoir remarqué jusqu’alors. Tout tournait dans sa tête, submergé de détails qu’il eut pu ignorer et qui pourraient se révéler cruciaux dans une enquête qui commençait bien ressembler à une lutte contre le temps.

          Mais aucune aspérité, aucun courant léger et froid qui aurait pû indiquer une provenance extérieure ne trahissait ce qui remplissait ce lac couleur de naphte. De surcroît, l’odeur environnante était insoutenable, et l’atmosphère étouffante faisait perler de grosses gouttes de sueur sur son front qui glissaient lentement dans le liquide huileux.

           L’équipage avait rapidement été mis au fait par les bruyantes plaintes et le début de panique du matelot frison. Quant à lui, l’impression que le temps pressait et que la moindre seconde perdue pouvait bien être aussi fatale au bâtiment qu’à ses occupants, se faisait pesante sur des épaules qui avaient jusqu’ici endossé la juste confiance de tant de compagnons de mer.

         L’espace d’un instant, entre deux plongées dans l’eau noire, lui repassèrent dans l’esprit toutes les infortunes qu’un vétéran des mers comme lui avait bien pu connaître. De l’atmosphère suffocante des tropiques, où le marin étouffe dans une coque de métal glissant dans une eau vaporeuse aux reflets clairs et profonds, jusqu’aux lames grises, hautes et glacées des océans septentrionaux, il avait vu connu et vécu jusqu’aux tréfonds de sa chair amarinée de longue date ces petits riens qui n’effrayeraient pas un homme des terres, mais qui n’en demeurent pas moins la terreur de ceux de mers.

          Autour de l’écoutille avant, toutes les têtes s’étaient agglutinées et formaient comme une couronne d’angoisse auréolée par la pâleur du jour. Sarah Briggs, miraculeusement réapparue d’un de ces mystérieux recoins où elle allait moucher ses caprices passagers, tenait sa fille dans ses bras et la berçait avec un calme qui étonna jusqu’à Richardson et suscita l’admiration des autres matelots. La seule femme du bord savait s’ériger en contraste avec ceux qui l’entouraient, ce qui en temps normal lui avait valu la défiance du personnel des autres navires sur lesquels son mari avait commandé. La Mary Celeste n’avait pas fait exception. À cela près que cette fois-ci, le contraste n’était pas calculé. Se souciant davantage de sa fille que du drame, aussi imminent et accablant qu’il puisse être, et quand bien même il emporterait tout le monde, Mme Briggs était restée de marbre quand un des quatre allemands de l’équipage, le pas saccadé et suant de panique, avait finit par la trouver pour lui annoncer la situation. Et alors que tous s’affairaient, couraient, se préoccupaient bruyamment en variations anglo-saxonnes accentuées, elle arpentait le pont d’un pas lent et tranquille sans poser de questions et tâchant d’éviter les trajectoires désordonnées et brutales des uns et des autres avec une souplesse presque gracieuse.

          De l’écoutille sortit enfin une tête barbouillée de graisse noire, dont les pupilles d’une blancheur d’ivoire avaient été vidées de leur sang, les lèvres violettes de froid et les cheveux en bataille laissèrent présager une évidence qui s’imposa à tous. Les plus forts caractères réussirent à écraser le début de désespoir qui se faisait jour au tréfonds de leur âme, mais quelques-uns étouffèrent une plainte amère pendant que Richardson aidait le capitaine, dégoulinant et suintant, à se hisser sur le pont.

          -La cause est indéfinissable, finit-il par dire. J’ai sondé tout ce que j’ai pu sans rien trouver. De plus, je crois que quelques-unes des barriques se sont ouvertes. Comment? Je ne le sais. Mais l’odeur est insoutenable. Je crois qu’il nous faudra…

          Il n’avait pas fini sa phrase, quand un souffle brutal, mêlé d’un bruit de tonnerre aussi violent qu’un coup de canon ébranla toute la structure de la Mary Celeste, qui se cabra un instant dans l’immensité liquide. Les mâts craquèrent douloureusement dans leur emplanture, comme vrillés par une force invisible. Le pont se souleva sur une dizaine de centimètres, renversant quelques marins surpris qui n’avaient pas réussi à se rattraper à temps. De l’écoutille d’où le capitaine venait d’émerger sortit une longue langue de feu d’un orange intense qui s’éleva haut dans le ciel.

Dicton marin
Il n’est rien de plus terrible que la mer pour dompter un homme.
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