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Chapitre 6 - Tout va bien à bord

Environ trois semaines auparavant, en Atlantique Nord.

Un bon vent de sud-ouest, constant et fort, gardait les voiles de la Mary Celeste constamment gonflées. Du pont arrière, le capitaine Briggs, armé de sa longue-vue, scrutait régulièrement les alentours avec une attention soutenue. Le soleil brillait haut dans le ciel et une heure de l’après-midi venait de sonner à l’horloge de la timonerie. Cela faisait plus d’une vingtaine de jours que New York avait disparu dans l’horizon et se trouvait désormais loin derrière le sillage du navire. Quelque part au nord, l'île de Santa Maria des Açores avait fait une brève apparition, une langue de terre sortant brièvement de l’horizon avant de replonger dans l’océan.

Puis, passant la tête dans la timonerie: 

-Alors Andrew, on a bonne allure? demanda-t-il au jeune adjoint de Richardson. Andrew Gilling était grand, blond, filiforme et un peu gauche de manière, mais barrant finement le navire, lui frayant un chemin sûr et droit dans la houle du nord.

-On ne peut rêver mieux, capitaine, répondit celui-ci avec un large sourire.

-Vous nous feriez passer Gibraltar demain, plaisanta Briggs. Puis changeant de sujet: Vous n’auriez pas vu mon épouse et ma fille des fois? Les voyages en haute mer sont rares pour ces dames…

-Je crois les avoir aperçus tout à l’heure à l’avant. Par contre, j’ai vu votre femme sortir de la cale à cargaison tout à l’heure.

-Ces fameuses malles…soupira Briggs. Elle ne me le pardonnera jamais. Pensez! ajouta-t-il en se tournant vers Gilling, une femme sans ses robes! 

Gilling leva les yeux au ciel en y ajoutant une moue ironique et compatissante pour le capitaine. Mais il n’y ajouta rien, ne souhaitant pas s’appesantir davantage sur ce qui pouvait devenir une longue jérémiade dont Briggs abreuvait régulièrement les malheureux qui se trouvaient un peu trop longtemps avec lui.

-Julius! lança-t-il à un des matelots de passage sur le pont. Allez voir où est ma femme s’il vous plait. Elle va me rendre fou.

Julius Volkert était l’un des quatre matelots de la Mary Celeste. Bourru comme l’allemand insulaire qu’il était, sombre et ne s’exprimant que fort peu, le matelot n’adressa qu’un bref coup d’oeil morne et désappointé à Briggs en guise de réponse. Un coup d’oeil lourd qui signifiait bien qu’il n’aimait pas à être dérangé pour des vétilles, autant qu’il répugnait à chasser l’épouse revêche du capitaine à travers le navire, tâche qui ne lui semblait pas de grande utilité puisqu’étant en mer elle ne risquait pas de s’enfuir. Et sans poser de questions ni dire un mot, il s’éloigna d’un pas rapide en direction de l’écoutille avant, triturant nerveusement sa bouffarde qu’il venait d’allumer.

La cale était profonde, obscure et humide. Rien qui ne donne envie de s’y aventurer longtemps. Les grandes cuves fermement arrimées geignaient dans leurs arrimages à chaque mouvement du navire et n’en rendaient pas l’atmosphère plus accueillante. La Mary Celeste, quoique repeinte de frais, n’avait pas su donner confiance au marin de vieille souche qu’était Julius. Ni à ses collègues d’ailleurs. Quelque chose d’ineffable, de répulsif, de presque malsain émanait du bâtiment même comme un écho désagréable, une pulsation indescriptible qui ne donnait pas envie de s’éterniser à bord. Rongeant ce démon tenace en descendant à l’échelle, il ne fut sorti de ses pensées que lorsqu’il réalisa qu’il venait de mettre le pied dans cinquante centimètres d’eau et que toute l’atmosphère l’entourant dégageait une odeur âcre, difficilement descriptible. Sa surprise lui fit entrouvrir les lèvres et sa bouffarde tomba dans l’eau. 

-Mein Gott, murmura-t-il, was ist denn hier los? Il fit quelques mètres dans la demi-obscurité pour se rendre compte que plus il allait de l’avant dans le ventre du navire, plus l’eau montait, atteignant le mètre à l’endroit qu’il estima le plus bas de la cale. Il y était enfoncé jusqu’à la ceinture.

À son étonnement suivit une peur diffuse. Il trempa son doigt dans l’eau et en humecta le bout de sa langue. Il cracha aussitôt: elle était salée.

Oubliant sa mission, il revint à l’échelle de l’écoutille, la gravit dans l’autre sens d’un pas leste et couru à la timonerie. Son pantalon, gluant d’eau de mer, lui collait aux cuisses. Il arracha davantage la porte qu’il ne l’ouvrit et passant sa tête dans l’embrasure, clama d’une voix tonnante:

-Capitaine, de l’eau dans la cale à marchandises!

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Dicton marin
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