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Chapitre 10 - Une tentative

     Environ deux semaines auparavant, à bord de la Mary Celeste.

     Frissonnants et grelotants de peur autant que de froid, huit personnes se serraient sur les bancs exigus de la chaloupe qui suivait d’un lent mouvement les ascensions et les descentes que la Mary Celeste entreprenait sur le dos de la houle. Le filin d’acier qui les retenait au navire était raide de tension et grinçait plaintivement dans le chaumard de la barque de bois. Un souffle léger ébouriffait sur ces tristes figures repliées sur elles-mêmes, les cheveux que la sueur et les embruns ne leur avaient pas encore collés au visage. Pendant de longs moments, personne n’osa profaner le silence résigné qui régnait depuis que tous avaient pris place à bord du petit esquif.

     L’explosion, quoique n’ayant pas fait de blessés, avait fait succéder une peur sourde à un début de panique. Aucun d’entre eux n’avait cherché à comprendre ce qui la causa. Seul Richardson, encore plus pâle que de coutume, subodora que la lampe à pétrole qu’il avait laissé allumée en cas de besoin devant l’entrée de la cale, pouvait bien être le coupable le plus probable. L’air, saturé des vapeurs de l’alcool s’échappant d’un des fûts aurait atteint la saturation nécessaire et aurait pris feu au contact de la flamme proche. Telle était son hypothèse, mais il se garda bien d’en parler.

     Toujours fût-il que plus personne ne voulut rester à bord et Dieu sait que lorsqu’il n’est pas permis à l’homme aux prises avec le drame d’espérer le salut en dehors de lui-même, la raison est parfois la première à quitter la partie. Malgré les supplications de leurs officiers, les marins poussèrent unanimement pour un abandon pur et simple.

     “Santa Maria n’est pas loin, à la rame nous y serons en trois jours!" avait averti l’un des quatre frisons, sans se préoccuper de la véracité de ses dires. Tout cela dit sur un ton prophétique qui lui valu en un instant l’adhésion de tout le bord. Terrassés de désespoir, la parole de ce nouveau Moïse fut confondue avec la vérité. Et sans même s’interroger, ils s’engouffrèrent dans ce qui pouvait les conduire bien promptement là où il redoutait d’aller le plus.

     Modérant l’enthousiasme que génèrent les propositions radicales, Briggs, qui se doutait de la difficulté que pouvait représenter le fait d’abattre une centaine de milles à la rame par des vents contraires, en particulier lorsque l’on est épaulé par un équipage en proie à la terreur, suggéra de rester attachés au navire pendant un certain temps et de voir si le bateau, ébranlé comme il le fût, s’enfoncerait ou au contraire, braverait les flots et auquel cas on regagnerait le bord. Le compromis rassura ce petit monde.

     Plusieures heures déjà avaient passé et la Mary Celeste ne coulait pas. Au contraire, elle continuait vaillamment sa course avec le minimum de voilure qu’avait maintenu l’équipage pour ne pas lui faire perdre son élan. Et Briggs, debout à l’avant, ne la quittait pas des yeux.

     “Ne me trahis pas!” murmura-t-il indistinctement à l’attention du navire.

     Ce dernier devait rester innocent, car au moment où il commençait à penser qu’un retour allait être envisageable, une vague, plus haute que les autres, fit disparaître complètement la Mary Celeste de leur vue. Le filin plongea et, sous l’action d’un puissant coup de traction, céda brutalement en faisant vibrer toute la chaloupe. Renversé en arrière par le choc et tomba sur ses compagnons d’infortune. Il se releva d’un bond pour constater ce qu’il craignait le plus au monde : blême, il vit le navire filer droit jusqu’à devenir tout petit jusqu’à ce qu’il passe sous l’horizon.

     Sans même regarder ses compagnons, sa femme et sa fille, il enfonça sa tête dans ses mains et dans un cri guttural, hurla la colère qu’il y a encore quelques instants il s’était promis de ne pas montrer.




Dicton marin
Il n’y a pas d’endroit où l’on peut respirer plus librement que sur le pont d’un navire.
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