Powered by SeaBlog

Sal & Co

     Nous sommes arrivés en vue de l’île de Sal le samedi 6 novembre dans l’après-midi. Timidement planqués dans un nuage de vapeur, comme une geisha au sortir de l’onsen, les quelques monticules qui surplombent cette île essentiellement plate ont finalement fendu l’horizon brumeux. Tout trépignant, je crois même avoir crié : “Terre!”.

     Belle traversée. Tranquille et ensoleillée. Vent constant, houle de travers arrière, mais viable. On a mis 5 jours et 6 heures à faire les 750 milles. Télémaque a très bien marché. Le plancton la nuit dans le sillage, c’est un trait de lumière sur un plan noir. Les bruits secs agités de coups d’aile, c’est des exocets qui s’écrasent sur le pont (les poissons-volants, pas les missiles). Ceux que j’ai pu récupérer vivants, je les ai remis à l’eau…les autres ont fini dans notre assiette ou alors dans l’estomac des poissons qui nous suivaient.

     Plus ocre que Lanzarote, mais également pelée, elle aussi porte les stigmates d’une intense et ancienne activité volcanique que la végétation n’a pas pu recouvrir. Nous jetons l’ancre devant Palmeira, port de pêche et l’une des trois portes administratives du Cap Vert. La gestion portuaire est toute non-institutionnelle. Une moustache du pays, répondant au nom (polynésien?) de Tatao, nous accueille et nous guide jusqu’à notre place de mouillage, où l’on joue à touche-touche sur presque tous les plans: un cata à 3 mètres sur notre tribord, un trimaran à 10 mètres, puis même pas 50cm d’eau sous la quille…adieu le pied de pilote. Commentaire de l’intéressé: “Mais ça passe!”.

     Pour atterrir après les Canaries, nous avons donc choisi l’île de Sal. Pour plusieurs raisons: La première est que, comme dit plus haut, Palmeira est une porte administrative où l’on peut obtenir un visa, la seconde consiste à éviter la foule des voiliers de l’ARC faisant la transat et ayant tous prévu de s’arrêter à Mindelo, sur l’île de São Vicente, et la dernière est que nous avons été encouragés par les très bons commentaires laissés par ceux qui nous ont précédés dans l’île.

     Le Cap-Vert, initialement, c’est une protubérance qui se trouve sur la côte sénégalaise, à la pointe de laquelle se trouve Dakar. La couleur vient de la végétation luxuriante qui y existait (je n’ai pas vérifié si c’était encore le cas). Les îles du Cap-Vert, devenues la République du Cap-Vert, se trouvent en face, à 330 milles de Dakar. Sur celles-ci, à l’inverse des Canaries, il n’y avait personne lorsque les premiers Européens, des Portugais, y ont débarqué vers le milieu du XVe siècle.

     Ce petit archipel correspondrait-il à ces îles décrites par quelques navigateurs carthaginois, grecs ou romains? Les écrits anciens évoquent parfois des archipels non identifiés, vus ou entre-aperçus par des marchands ou des explorateurs dont les récits filent ceux de seconde, troisième ou même de quatrième main dans lesquels la vérité se noie bien facilement. Rien n’est moins sûr et un passage ante-Portugal reste en ce moment à l’état d’hypothèse. Par la suite, les îles serviront de pivot à la traite négrière et se peupleront lentement mais sûrement de colons et d’esclaves, aboutissant à un mélange de portugais et d’africains des côtes guinéennes, ce qui donne aujourd’hui une population métissée, dont le patois local est un créole guinéo-portugais.

     Pour parler de Sal, île qui doit son nom à la présence de lacs de saumures naturels, exploités jusqu’à ce que l’île se tourne vers le tourisme, je laisserai la parole à William Dampier, corsaire du XVIIe siècle:

     "La terre est très aride, ne produisant aucun arbre que se puisse voir, mais seulement quelques petits buissons arbustifs en bord de mer. Je ne pouvais pas non plus y trouver d'herbe, quoiqu’il y ait pourtant quelques pauvres chèvres.”

     À son passage, il note que seuls 5 ou 6 hommes constituaient l’entière population de l’île, dont l’un était (un brin pompeusement sans doute) nommé gouverneur. De piètre apparence “Il n'avait que quelques haillons sur le dos et portait un chapeau ne valant pas 3 liards”.

     Quand un tel personnage, le cuir sans doute buriné par le soleil ardent des basses latitudes et le crâne bien aéré par les alizés qui souffle sans cesse malgré son couvre-chef, vint à bord du vaisseau de Dampier, il réussit à émouvoir nos féroces corsaires qui lui achetèrent quelques tonnelets de sels en échange de poudre et de balles…ce dont il semblait le plus manquer sur cette terre perdue.

     Aujourd’hui, l’île compte environ 40 000 habitants et une importante activité touristique, qui n’atteint pourtant pas les sommets canariens. Encore heureux et prions pour que cela dure.

Dicton marin
Je suis pas plaisancier, je suis investisseur. Oui; j'investi beaucoup dans mon bateau.
Newsletter